Vague inquiétude

Auteur : Alexandre BERGAMINI
Quatrième :
Au Japon, le temps du voyage s’écoule avec humilité. Être présent au monde, aux rencontres, présent dans sa propre vie. Partager la vie des pêcheurs sur la plage, boire de l’alcool de prune avec de vieilles paysannes à neuf heures du matin, affronter la peur de l’ours dans la montagne.
Retrouvant les traces d’un frère disparu, en compagnie des poètes qui lui sont chers, le voyageur découvre, dans ce pays singulier comme un rêve, un espace où vivre et s’épanouir. Soudain, la vie a le goût d’un cœur tendre de grain de riz.
J’écris pour cette qualité de partage, pour cette résonance si fine, si pure, si indicible à travers les années et les êtres. Écrire un livre qui s’ouvre au monde, un livre qui ouvre le monde en soi et vous serre le cœur. Un territoire intime où l’on peut enfin respirer.

Mon avis :

Très honnêtement, j’étais partie avec un à priori négatif, la quatrième me semblait peu engageante et je ne connaissais pas l’auteur. Puis une citation de Calvino invite finalement à tourner les pages, le souvenir du Vicomte pourfendu se rappelant à moi.

La lecture se passe sans encombre, on entre assez facilement dans le texte. Il me semble qu’on peut se comprendre, lui et moi. Et puis, j’en arrive à ces pages (p.16-17) :

Les Japonais semblent appréhender l’espace comme une partie intérieure de leur être intime : sans nous regarder, ils nous ont vus, intégrés à leur vision, à leur paysage. (…) Il y a une délicatesse et une fluidité entre les êtres qui émanent des rêves, et des cauchemars aussi parfois.
En France, marcher dans une rue est un sport de glisse et d’évitements qui exige une vigilance de chaque instant. tout y est devenu brutal, agressif, sale. L’œil et l’esprit aux aguets, des autres, des voitures, des motos, des trous dans la chaussée, des crottes de chiens et des déchets. Les corps et les voix s’entrechoquent, se bousculent, se bagarrent, appréhendent l’espace dans une improvisation chaotique de confrontations, brisent le vide et l’air en force et en puissances physiques, mentales et sonores. Impossible d’être totalement soi-même sans armure et sans protection, on serait pulvérisé. Il faut se battre pour respirer, pour vivre, pour exister. Il est devenu rare de pouvoir flâner et rêver dans l’espace public. Est-ce l’espace public qui s’est rétréci ou ma vie ?
Je ne me suis jamais senti aussi étranger qu’en France (…). Etrange sensation de ne pas se sentir étranger quand tout pourrait paraître si étrange.

Surprise. Il met en mots ce que je pensais tout bas. Le décalage, la violence occidentale, l’harmonie (de surface, certes) japonaise. Je suis conquise. La lecture est agréable, fluide, poétique. On se sent intégré à l’histoire, invités à découvrir ou redécouvrir à travers ses yeux l’émerveillement que peut procurer l’archipel.

C’est une première fois, ce voyage au Japon, dans un esprit de découverte et de reconquête de soi. Il est accompagné de son ami D. qui semble bien insensible, voire tout à fait agacé face à la perception d’Alexandre. D. est très terre à terre, quand le poète profite de l’instant, cherchant la technique du kintsugi des âmes.

Ici et là, le texte peut sembler un peu lourd, ou du moins intense. En effet, la découverte de la capitale et de son flux incessant de sensations se manifeste par de nombreuses citations d’auteurs, comme si l’inconnu déconcertant le faisait se raccrocher à un univers familier. Elles sont cependant toutes à propos. Les écrivains l’accompagnent comme autant de lanternes sur son chemin. Les rencontres s’enchaînent, la sérendipité faisant le reste. On retrouvera d’ailleurs les références en fin d’ouvrage.

Les stimuli nombreux accompagnent des pensées envahissantes, incessantes, malgré quelques pauses bienvenues. Puis c’est l’apaisement qui vient, à la faveur d’une retraite dans la nature. La montagne semble enfin offrir à notre guide le repos qu’il espérait. Le repos, la plénitude, l’envie de vivre qui déborde de ses limites pour ne faire qu’un avec les forêts et les fleuves. Le silence vient petit à petit. Du bruit du vent dans les feuilles et de la clochette à ours, on finit sur une plage avec de joyeux drilles. On cueille l’instant.

Témoignage d’expérience, ce récit est aussi une invitation à savourer, à se satisfaire de l’instant, de trouver le beau dans le quotidien, l’éphémère. On pourrait croire qu’il s’agit encore d’une crise mystique d’un quinquagénaire perdu, mais la réalité est tout autre, puisqu’il sait déjà regarder. Le lecteur est invité à suivre ses cheminements, ses questionnements, parfois de surface, parfois beaucoup plus intime, jusqu’à la réconciliation et l’acceptation.

Éditeur : Philippe Picquier
Parution française : 2 janvier 2020
ISBN : 978-2-8097-1459-3
Prix : 15€

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