La langue et le couteau

Auteur : KWON Jeong-hyun 권 정현
Traduction : Lim Yeong-hee 임 영희 et Lucie Modde
Titre original : Kalgwa Hyeo 칼과 혀
Éditeur : Philippe Picquier
Parution japonaise : aucune. 2017 en Corée.
Parution française : 5 septembre 2019
Prix littéraires : Prix Honbul (2017)
Adaptations : en cours d’adaptation pour un drama en Corée.
ISBN : 978-2-8097-1437-1
Prix : 20€

La quatrième :
Le couteau n’ôte pas la vie, il se fait obéir !
Le couteau, c’est le sabre, celui de Yamada Otozô, commandant en chef de l’armée d’occupation japonaise en Mandchourie en 1945, face à l’armée russe tapie comme un ours dans la neige.
La langue, c’est le goût de la cuisine porté à son paroxysme comme une œuvre d’art par Chen, cuisinier génial et révolutionnaire chinois dont le champ de bataille est un simple billot de bois.
Entre l’officier gourmet et le cuisinier rebelle, une lutte à mort s’engage dont la clé est l’art de préparer les plats. Car il y a d’autres manières de faire la guerre qu’avec des fusils et des sabres.
Ruses, périls et gourmandise sont au menu de ce roman palpitant dont l’héroïne est la cuisine.

Mon avis :

Excellent roman que La Langue et le couteau ! Son écriture est originale, on sent que l’auteur s’est documenté, autant sur les faits que sur les langues de chaque personnage, sur le déroulement des opérations et l’organisation inhérentes aux sociétés et cultures (camp militaire japonais, marchés mandchous…). Certains personnages ont tellement existé* et leur histoire personnelle sert de base au roman.

L’approche est surprenante. Le narrateur n’est pas unique : Chen le cuisinier chinois ; une coréenne nommée Kilsun ; le commandant japonais Yamada Otozō. Un chapitre dévoilera le point de vue interne d’un de ces trois protagonistes, à tour de rôle. L’histoire est globalement linéaire, bien qu’il y ait de légers chevauchements afin de garder une fluidité.

Les destins se croisent, entre le cuisinier qui ne vit que pour son art, littéralement, un commandant japonais philosophe plus passionné par le contenu de son bol que par l’art de la guerre, Puyi l’empereur Qing qui semble engoncé dans son rôle, une Coréenne perdue entre son envie de vivre et un frère révolutionnaire toxique, ce frère presque fantôme tapi dans les ombres qui suinte le malsain, les gradés nippons qui s’affairent ici et là dans des costumes de militaires qui détonnent parfois avec leur pensée…

Le tableau dépeint est comme une immense pièce de théâtre, où chaque personnage joue parfaitement le rôle qui lui est dédié, du moins en apparence. L’écriture permet d’apprécier le décalage entre pensée et parole, et de la perception qui en résulte par les autres protagonistes. L’exercice n’est pas facile, mais la lecture est très fluide.

Il n’y a pas d’ambiguïté sur l’Histoire également. On parle ici et là des femmes de réconfort coréennes, des bombes qui ont terminé la guerre (c’est ce qu’on pensait à l’époque), les avancées des armées soviétiques et l’espoir qui résidait dans le communisme.

Enfin, l’héroïne du roman, de l’histoire, n’est autre que la Cuisine. Omniprésente, le rapport au goût, aux saveurs, aux cultures culinaires est pensé par chacun des personnages à différents degrés en fonction de leur culture et de leur sensibilité. Que peut bien apprécier manger une coréenne en exil, un cuisinier Yi obsédé par son art ou encore un commandant japonais dans un pays colonisé  ? Comment se créent des liens et des rapports de force via la cuisine ? Qui est meilleur ?

Le biais de la cuisine utilisé par l’auteur permet d’explorer les psychés sans jugement autre que celui du lecteur, qui appréciera les motivations et les ambiguïtés propres à chacun. Des simples dim sum, bouillies de riz, xuechang, les plats (qui me sont inconnus pour la plupart), forment un lien entre chaque personnage, vivant ou mort, du présent et du passé, formant un tout avec leur obsessions. Ils mangent parce qu’ils sont en vie. Seok, le frère révolutionnaire de Kilsun, est un personnage dans l’ombre, non seulement parce qu’il doit se cacher pour sa cause, mais aussi parce qu’il ne mange pas. Il perd son épaisseur et semble se fondre avec l’air, tandis que les autres gardent une force vitale.

L’intrigue avance en même temps que l’étau se resserre autour des japonais. Le rythme s’accélère doucement, au fil des plats et des événements, jusqu’au dernier moment. Partout les plats sont des messages, des symboliques, des usages particuliers. La guerre ne se fait pas qu’avec des armes à feu. Elle se fait également par cuisines interposées.

*Note : je n’ai trouvé aucune trace historique de Chen, Kilsun et Seok.

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